Pas d’âge pour grandir

Ah oui, un an, vraiment.

« Ah oui tu avais marqué nos tailles » constate-t-elle en observant les traits crayonnés un an auparavant sur le chambranle. Nous passons et repassons devant tous les jours et plusieurs fois s’il-vous-plait puisqu’il s’agit de l’encadrement de la porte du salon, ou plutôt de l’encadrement du salon depuis que la porte a été descendue au garage dans un élan un peu foufou mais somme toute modeste d’amélioration de l’endroit. Pourtant, et sans doute justement parce que nous ne faisons que passer devant, nous avions cessé depuis un moment de porter le moindre intérêt à ces graduations maléfiques du temps qui passe, toises qui nous toisent et rappellent comment les enfants étaient petits quand ils l’étaient encore. Et, comme il se doit, à y être et quitte à en parler, ma fille suggère qu’on porte une mesure au goût du jour des fois qu’elle aurait grandi depuis, voyons, chaussons nos lunettes et hissons-nous sur nos chaussons, ah oui, un an vraiment.

Armé d’un critérium adéquat et d’un Tintin non moins had hoc, je tire la langue en surjouant la concentration, j’onomatope un genre de « voyons…. », je pose l’œil fatigué sur l’Oreille cassée, ma tronche sur sa tranche et puis je trace. Le modèle quitte la pose, l’artiste marque un temps d’arrêt, nous nous reculons pour mieux constater qu’elle a en effet gagné un bon centimètre ainsi que le droit de s’en féliciter. Nous nous congratulons : elle n’est pas trop grande, mais elle n’est pas très petite, bref elle est à la hauteur et immortalise avec satisfaction le moment en datant le curseur du jour.

Puis elle semble s’interroger voire douter. « Papa, c’est bien fiable, cette façon de se mesurer ? » Je m’offusque et l’enjoins plutôt de trouver un outil permettant d’affiner cette mesure d’une valeur chiffrée. Ne trouvant ni mètre déroulant ni altimètre, nous nous résolvons à déplacer depuis le sol et jusqu’à la nouvelle marque une règle à l’effigie du comité de défense des licornes roses pour finalement prendre acte que ma fille, qui aura bientôt quinze ans, a un sommet de crâne qui se situe quelque part entre un mètre cinquante et un mètre quatre-vingt-quinze au-dessus du sol.

Mais tout cela c’est à vue de nez, nez duquel sont tombés mes fichus binocles pendant l’opération et puis nous n’avions pas le bon outil : ni d’yeux ni de mètre, je suis forcé de reconnaître à la fois l’approximation de la situation et son côté absurde. Ma porte de sortie depuis celle du salon sera de lui rappeler l’adage coluchien selon lequel la bonne taille, c’est quand les pieds touchent le sol. Les yeux au ciel semblent signifier que j’use des mêmes citations à chaque même situation.

Nous aurions pu en rester là. Je serais parti débiter les patates à la mandoline tandis qu’elle aurait débité ses triolets à l’accordéon. Mais non, la voilà qui me retient : « on t’avait toi aussi mesuré, il y a ta marque un peu plus haut ».

Sans surprise, elle m’enjoint de prendre la pose et je suis mesuré à mon tour selon le même protocole.

Eh ben moi, en un an, j’ai pris trois centimètres.