Le petit palais – blog de papa lion

Le docteur Tournevis a défini les frontières de l’enfance, proposant une réponse pour moi qui me suis tant interrogé sur le sujet. Il se pourrait bien que l’enfance ait pour butée la circonférence d’une mâchoire normée. Chez ma petite fille qui n’a jamais été aussi grande, la petitesse devient une anomalie qu’il convient de pallier. Elle n’a plus grand-chose de petit. Moi je lui vois des petits pieds, refusant de voir qu’ils sont péniche, je lui vois des petites mains feignant de ne pas saisir qu’elles mangent les miennes et que c’est à moi, à présent, de réclamer les siennes quand nous dévalons la rue. Même les vêtements pourtant à sa taille sont déjà trop étroits et il semblerait qu’il en soit de même en intra-buccal.  

Le docteur Tournevis prend à témoin la radiographie de sa mâchoire, trop petite vue d’en bas, on fait ce qu’on peut, et ça ne suffit pas, ce n’est pourtant pas pour ce qu’elle avale, c’est-à-dire quasiment rien, un moineau au régime, et ce n’est pas assez, il faut à présent lui élargir le palais et je trouve ça un peu barbare. Je pensais taper mon scandale, surtout que mes souvenirs d’orthodontie sont martiaux. Je me rappelle un praticien Boulevard Pasteur, avec de très grands yeux et des samedis matin à revisser ma bouche, ce ne sont pas de bons souvenirs. Et c’est à présent à ma petite fille de se faire réajuster les dents par le docteur Tournevis. Nous nous sommes laissés convaincre, cons derrière notre masque, bien forcés de constater d’après la radiographie que la mâchoire du haut semble étriquée, et que les dents définitives seront définitivement à l’étroit si le Docteur Tournevis ne force pas un peu la nature.

Nous avons un échéancier, c’est-à-dire des rendez-vous, des prélèvements bancaires et ma fille me parlera bientôt de derrière sa plaque palatine. Le sourire de ma fille c’est une partie de ma vie, ma vie elle n’est ni bien ni mal, elle est comme elle est et le sourire de ma fille fait partie des choses bien dans ma vie. On me dit qu’une plaque palatine contribuera à lui faire faire de beaux sourires. Je me satisfaisais de ce que j’avais. Et qu’elle la préservera de bien des troubles orthopédiques. J’aurais dit « Fuis » pour une autre. Puisque c’est ma fille et que le docteur Tournevis a tracé des segments fluorescents sur la radiographie, je sors mon chéquier. Ma fille ne dit rien, de toute façon nous portons tous un masque, on ne s’entend pas dans ce cabinet, je crois que nous avons tous envie de partir et remettre le mal à plus tard.

Il semblerait que quelques-unes de ses copines portent déjà des prothèses palatines. Nous imaginons ces enfants poser leur appareil mobile sur le plateau de la cantine. Nous trouvons ça cocasse et nous en rions.

Je déteste le bricolage, les mesures, les normes, les ajustements, et je voudrais bannir de la planète les tournevis.

Je me dis malgré tout que ses sourires seront encore plus grands. C’est dérisoire, ça ne change rien, la vie est toujours aussi con, mais si ma fille sourit encore plus grand alors on ne s’en sort pas si mal.

Avenir – blog de papa lion

Informaticien…Il ne manquait que ça. On lui a tout donné, la tendresse et le reste, il est raffiné comme on l’a affiné, sustenté de nectar et de nourritures célestes dès le biberon. Dévorer Roald Dahl à sept ans pour finir informaticien. Qu’avons-nous raté ?

L’informaticien est doué de convivialité.

Je lui ai lu Rimbaud pour l’éveiller et Tintin pour l’endormir, l’ai initié aux poètes maudits et à de bien modiques poètes. Bébé, ses babilles de petit héraut rimaient, et voici qu’à 12 ans son langage est codé et qu’il écrit en binaire. Il a su lire et compter très tôt. A présent tout tient en deux lettres, p et c, deux chiffres, 0 et 1. Je le sens tourner autour de moi, lorgner par-dessus mon épaule quand je travaille, jauger la mémoire virtuelle de mon ordinateur en levant les yeux au ciel : il pourrait booster un peu tout ça, me suggère une manipulation à ma portée dans les paramètres du système, recommande l’installation d’un petit logiciel ; trois clics dans le registre devenu familier transformeront ma bécane en Formule 1.

Informaticien ? Et pourquoi pas banquier ?

Quel est son avenir ? Il s’attend à quoi ? A ce qu’un jour les gens tapent sur leur casserole à 20 heures pour lui exprimer leur reconnaissance ? « Merci les informaticiens, nos héros du quotidien. » ? « Soutien à tous les informaticiens. » ? « Je suis informaticien. » ?

Un modèle (moi) s’écroule. Pourquoi lui avoir dit qu’il n’y a pas de sot métier, qu’il deviendrait un type bien quoi qu’il arrive ? Je n’avais pas anticipé cela. On a bien dû rater un virage, lâché le mot qu’il ne fallait pas. Ou bien c’est une forme rare du Covid. Le confinement n’a pas aidé, il l’a passé à se planter devant son PC qui avait fini par planter, à force de ramer sans RAM. Le gentil réparateur a finalement trouvé la clé et a copié Linux dessus. Alors il a tout réinstallé tout seul comme un grand en écrasant ses données comme un grand aussi, ses diaporamas sur les frites, l’inventaire.xls de ses Lego, son mémoire de quinze lignes consacré à Michel Fugain. Les photos du chat qui dort et le fond d’écran Harry Potter.

Il y a quelques années, c’est maître d’école qu’il voulait faire. Je n’aurais sans doute pas dû l’en dissuader.

infiniment confines – blog de papa lion

S’il y en a deux qui ont pris à leur compte le mot d’ordre « restez chez vous », ce sont bien mes enfants. Ça, pour le coup, ils s’engagent dans la lutte, ils ont le nez dedans, le sens du sacrifice et l’âme de résistants. No pasaran, version No sortiran. Ils se sont engagés dans la lutte quand ils ont compris que ça pouvait sauver des vies (et ménager la leur). Quels qu’en soient le prix et la durée, ils consentent à rester confinés. 

Mais rangeons les lauriers, ma maison est le maquis des tire-au-flanc. Ou bien c’est qu’ils sont nés partisans.

Partisans du moindre effort, engagés volontaires, casaniers Hasta la vista ! Dentro de la casa !Restez chez vous : il était inutile de le leur dire deux fois. Faut pas les pousser. Enfin, pas dehors en tout cas. 

Une aubaine. Ils ne se rendent pas bien compte. Qu’ils profitent : je mets ça sur le compte de l’insouciance. 

On se confine et on confine à la paresse. Mon premier double-niveau est pour le moins co-classe, la petite du CE2 qui ne se trompe pas beaucoup et son collègue du collège qui se bat avec son ENT. C’est con comme la lune, mais ce virus est con comme la lune : j’ai disposé une poire de liquide hydro-alcoolique en guise de centre de table, pour faire comme si nous étions en société. Il nous garantit l’élimination de 99,9 % des bactéries. Un blitzkrieg biologique pas très bio. Logique : 0,1% de chances d’y passer, ils auraient pu pousser un peu plus loin l’élaboration du sérum anti-apocalyptique. Nous véhiculons nos bactéries sans vraiment y croire et nous noyons, consentants mais sentant bon, dans notre bain de culture. Nous l’avons, nous ne l’avons pas, nous nous le refilons gaiement. Nous nous câlinons plusieurs fois par jour sans nous laver les mains.  

J’ai connu pire gestion de classe.

Dehors, c’est-à-dire dedans mais chez les autres, ce sont beaucoup de tensions, des situations difficiles que nous ne connaissons pas et pour lesquelles je ne sais faire mieux que compatir. Je partagerais volontiers mon bout de jardin mais c’est proscrit. Je distribuerais avec plaisir deux ou trois tulipes. 

Le temps est large mais je ne peux quand même pas lui proposer de lire Homère en grec ancien. Ce sera donc un petit album de Thésée, une version édulcorée, comme si passée au lave-mains de circonstance. Elle me dessine un Minotaure en slip de bain, à peine cornu, un Minotaure qui ne terrasserait pas le moindre Athénien. Sa fantaisie est la réponse au mal mystérieux qui verrouille les portails. Je l’aime ainsi : douce, naïve mais savante. 

Il paraît que nous allons grossir, nous qui ne portons pas le virus ou bien le terrassons par notre immunité minotaurienne de bien-portants. C’est vrai que nous mangeons bien et trop, et que l’effort physique manque un peu. Il ne faudrait pas que cela dure. On finirait confits. C’est mars 2020, dans notre famille, et dans notre famille, chez nous, nous sommes confits nés. 

Pour l’instant, nous restons chez nous et nous allons bien, ce que nous souhaitons à chacun. 

émeu – le jeu « réfléchis » – en exclusivité

C’est un jeu de (bonne) société qui s’appelle « Réfléchis », vous l’appellerez comme vous bon vous semblera. Mais « Réfléchis » c’est bien. Il se joue de 8 à 42 ans, ce sera marqué sur l’emballage en carton recyclé quand ma fille aura entrepris les démarches de brevetage. Je vous laisse deviner son âge et le mien. Après 42 ans, considère-t-elle, c’est trop facile. Le jeu consiste à lancer un dé et à penser à autant de choses que le nombre indiqué par le dé. Simple, efficace. Les autres joueurs doivent deviner à quoi l’on pense et à combien de choses on pense. Convivial, potentiellement poilant. Interdiction de penser à plus de six choses à la fois du coup. C’est une contrainte, mais le temps passe vite et pour une fois à mon avantage. 

Il y bien d’autres jeux plus traditionnels et néanmoins imaginatifs dans la boutique Emeu dont j’entreprends ici une chaleureuse publicité. Depuis mars dernier, l’émeu n’est plus uniquement un simple dromaiidé aux ailes ratites d’Australie. Un genre d’autruche coriace et exotique pouvant atteindre une taille de deux mètres. C’est à présent une boutique écoresponsable et éthique du centre de Paris, 156 avenue Ledru-Rollin métro Voltaire. On y vend des articles de qualité pour les enfants de 0 à 6 ans : des jeux, des accessoires de puériculture, des livres, des gommettes. Des trousses, des carnets à secrets, des sacs, des petits trains en bois, des crayons fendards, des cahiers d’énigmes, des gigoteuses à moins que ce ne soient des turbulettes, des bodys et des pyjamas. Des documentaires, des albums, des bilboquets. Des jeux de construction, de la décoration, des jeux de cartes, des voitures de course (en bois). 

La vitrine l’été. Pour Noël, voir sur place.

C’est un monsieur de goût et de principes qui tient l’officine. C’est un passionné. Un type bien. Je le connais très, très bien. Il choisit ses produits selon un cahier des charges écoresponsable, qualitatif et non genré. Et puis il est drôle et sympa, il organise des ateliers de cuisine et de petits bricolages pour les enfants le mercredi après-midi, c’est chaleureux et bienveillant, c’est intelligent. C’est tout lui. 

Le taulier, c’est tout lui.

A ce jour, Emeu, le kidstore éco-responsable du centre de Paris, est la première boutique au monde à proposer le jeu « Réfléchis », de 8 à 42 ans. Un jeu non genré (mes deux enfants y jouent) et respectueux de la planète, pour peu que vos une à six réflexions simultanées le soient aussi.

Le jeu « Réfléchis » (à l’intérieur du sac à malices).

Rendez-vous chez Emeu de ma part ou de celle du Père Noël. Demandez au patron s’il vend le jeu « Réfléchis ». S’il est en rupture, il vous proposera quelque chose d’autre, quelque chose de bien aussi, ça c’est certain. 

l ‘ accordeoniste

Ça c’est ma fille.

Ma fille qui n’est déjà pas maladroite à l’école s’est mis en tête de jouer les bonnes notes à la maison aussi. Elle s’est mise à l’accordéon. Des fois on ne voit plus sa tête mais alors c’est qu’elle est derrière son instrument, à tirer puis pousser tout en comptant et sans regarder. Je la regarde et je l’écoute ; j’ai horreur de la valse musette, mais pas de l’accordéon. 

Elle avait essayé le piano mais la béchamel était restée bémol. Il faut dire qu’elle s’y était mise à deux mi, ce qui ne suffit pas à faire un accord, pas avec son père qu’elle s’était mise à do, du coup. Il en restait néanmoins un petit acquis et, quitte à quitter le piano, cela fut pour y fixer deux bretelles. 

C’est très touchant un enfant qui joue de la musique, et son professeur d’accordéon, un Monsieur qui a du cœur et dont le blase est Ruy, se montre des plus satisfaits – peu de chance que Ruy blase. Elle apprend docilement à lire les notes et elle chante très juste jusque-LA, soit de do à sol. Parfois, elle emprunte poliment le piano à son frère et se délecte à y jouer ses exercices d’accordéon. Ma polie instrumentiste sait y faire. 

Son frère, parlons-en. Le piano ? Mon fils c’est Lang Lang, surtout la coupe de cheveux. Il aime le piano, le piano l’aime, mais il n’aime pas les partitions et les partitions le lui rendent bien. Elles se cachent, disparaissent, tombent derrière le piano. Il est plus fréquent de le voir débarrasser la table que de l’entendre déchiffrer des portées. C’est global chez mon fils, tout est global. La lecture, les mathématiques, la croûte terrestre, le fonctionnement d’un téléphone intelligent. Mon fils, c’est un téléphone intelligent. Il sait tout faire mais on ne sait toujours comment le lui faire faire. C’est le gamin le plus calé en nouvelles technologies de toute l’Occitanie. Mon fils, c’est l’Adobe provençal. 

A propos, des fois, on se fait un bœuf. Le majeur et les deux mineurs. Mon fils et moi au piano, et ma fille à l’accordéon. Ils chantent, c’est beau, je chante d’un coup et d’un coup ça déchante. Le chromatique joue alors plus fort, couvrant le traumatique. Même mes demi-soupirs ne sont pas toujours justes. Je fais faux mais je fais fi, je retourne au piano, je fais fa mais septième alors parce que c’est plus beau, puis on déterre les plus inestimables poètes : Barbara, Brel. Dassin. Christophe. Mon fils haut de gamme de blues, ma fille portée sur legato, et moi dans le grave.  

Tangente – Roman

Il s’agit d’un enseignant qui pète un peu les plombs, mais attention j’anticipe les questions, il ne s’agit pas de moi, moi je ne pète jamais les plombs, je suis bien élevé alors je vous propose de lire mon roman qui vient d’être édité aux Éditions de la Petite Hélène ; mon roman s’appelle Tangente et si vous voulez le lire vous avez intérêt à le commander à prix réduit auprès de l’éditeur car il vous accordera une remise de 15% et, passé le 15 septembre, il sera trop tard. 

Tangente, aux Editions La Petite Hélène

Il faut bien en faire la promo, eh bien si vous aimez le blog de Papa Lion j’aime autant vous dire que ça n’aura rien à voir car il n’y est question ni de Grand Frère Lion ni de Bébé Lionceau dans Tangente, Dieu les préserve, qui ça ? Dieu, enfin moi, enfin bon il n’est pas question d’eux mais d’un professeur qui confond les câbles et qui part loin, autrement dit à l’autre bout du pays. Il a giflé un élève ; quand on n’est pas du sérail, on le pointe du doigt ; quand on en est, on se dit qu’il a bien des raisons. 

Mais la raison…

En Normandie. Oh, pauvre. 

A Paris, oh, merde. 

A Nîmes, oh con. 

Je dois bien faire ma promo. Si vous aimez le blog, si vous aimez Papa Lion, commandez Tangente. C’est un bon roman. Voilà, c’est un bon roman. Ca manque d’arguments, c’est péremptoire et ça pourrait sembler prétentieux, mais voilà, c’est un bon roman. 

C’est Tangente, aux Editions de la Petite Hélène, et c’est en promo jusqu’au 15 septembre en commandant sur le lien : 

https://www.laptiteheleneeditions.com/boutique/tangente.html

Merci. 

Vincent 

Le camping – blog de papa lion

Je me rappelle la toute première fois où nous sommes partis au camping avec les enfants. Les deux mois précédant notre départ, tous les jours, ma fille avait réclamé le camping, « et c’est quand qu’on part », « et c’est dans combien de jours », « et combien ça fait en semaines ». C’était il y a trois ans (cent-cinquante-six semaines environ). Dans la voiture, elle avait rongé son frein tandis que j’appuyais sur l’accélérateur. Mais alors que nous arrivions, elle s’était mise à pleurer. « Je ne veux plus aller au camping ». 

Point de caprice depuis et c’est toujours une fête d’aller dormir sous une tente, de faire la queue pour les douches sales et de se brosser les dents en regardant discrètement les autres dans le miroir moucheté. Nous avons beaucoup ri. Dans la voiture, nous avons écouté Jo Dassin, parce que je suis passionné de chansons ringardes et que je tiens à transmettre mes passions essentielles à mes enfants. On est allé où je voulais quand je voulais : dans les Gorges du Tarn, la semaine dernière. J’ai proposé aux enfants d’emmener le petit pédalo et ses personnages avec lequel ils jouent dans le bain – on est bébé jusqu’à qu’on ne le soit plus – il ont refusé, craignant de le voir emporté par le Tarn. Je l’ai quand même emmené, en douce. Et on a chanté pas mal de fois dans la semaine qu’il fallait envier l’éternel estivant qui fait du pédalo sur la vague en riant, parce que je suis aussi passionné de jolies chansons. 

Un soir, aux sanitaires (ma fille adore ce mot, « sanitaires »), des jeunes se brossaient les dents en musique, mais en musique de jeune. Pour être efficace on appellera plutôt cela une musique de merde et très fort en plus, la bonne vieille prise d’otage aux sanitaires, moi je n’avais pas très envie de me brosser les dents en écoutant des décibels injurieux. Ils n’étaient pas méchants ces jeunes, mais ils n’avaient pas bien lu le règlement intérieur. Visiblement je n’étais pas dans l’ambiance car ils m’ont demandé si j’aimais bien leur musique, comme s’ils connaissaient déjà la réponse et voulaient en débattre, ou peut-être voulaient-ils juste se battre. Avec pas mal de dentifrice entre les lèvres je leur ai demandé d’éteindre leur flow haineux. Qu’adviendrait-il de ma petite enceinte aux sanitaires du camping si je diffusais le Requiem de Mozart en me brossant les dents ? 

Un jour qu’il a pleuvait fort sur la grande route et que nous cheminions sans parapluie (celle-ci, ma fille la connaît par cœur, ce qui constitue sans doute une réussite éducative majeure), j’ai proposé aux enfants de taper le carton. Oui, une belote à trois, c’est possible. On s’est régalés. Mais vraiment régalés. Ma fille nous a écrasés, j’ai dit que c’était la chance du débutant, son frère a râlé car lui aussi débutait. Je lui ai confié un peu plus tard que la chance du débutant, c’était la façon polie de désigner les enfants qui gagnent alors qu’ils n’ont pas compris la moitié de la règle du jeu. Quant à moi, de toute façon, j’ai toujours été nul aux cartes. Pour faire le malin il a dit que c’était aussi le nom d’un animal, la belote. J’ai suggéré qu’il s’agissait sans doute de la belette. Ca n’a pas arrangé les choses. Alors pour le faire rire je lui ai appris le kilo de merde, je n’aime pas être grossier mais bon c’est comme ça que ça s’appelle, ce jeu, c’est le kilo de merde. Je me rappelle qu’enfants, nous appelions ça le pot de coquillages parce que nous y jouions à la plage et que nos parents veillaient au grain (de sable). Comme nous étions au camping, que nous ne sentions pas bon et que ma fille n’aime pas les gros mots, nous avons appelé ça le kilo de chaussettes sales, c’était délicieusement niais et parfaitement régressif, d’ailleurs ils n’ont plus voulu jouer qu’à ça et nous n’avons jamais pu rattraper ma fille à la belote. 

J’avais emmené deux livres : Jean de Florette et La Disparition. J’ai lu quelques extraits de Pagnol à mes petites galinettes et ils ont bien ri, surtout quand le Papet dit : « Mon pauvre Ugolin, que tu peux être couillon ». Je leur ai expliqué que La Disparition était un lipogramme en E, ils ont été très impressionnés, ma fille a essayé mais il y avait des E partout dans ce qu’elle disait, mon fils a jugé qu’avec deux E dans son prénom, elle partait avec un handicap. Elle nous a bien fait rire en suggérant que c’eût été encore plus drôle si Perec ne l’avait pas fait exprès. Tiens, d’ailleurs il avait deux E dans son nom lui aussi. 

Nous avons fait la connaissance d’un mec bien sympa, un Auvergnat qui sans façon nous a hébergé dans sa tente immense alors qu’il pleuvait fort. Il s’appelle Stéphane et ça a l’air d’être un super papa alors comme il avait l’air de me trouver bien sympa aussi on a bu quelques bières ensemble. Il s’occupe entre autres choses de faire couler l’eau fraîche dans une cité thermale, j’ai trouvé ça génial comme métier et je l’ai un peu envié. Si j’ai bien compris, il ne m’envie pas trop d’être enseignant. Il sait aussi replier les tentes surdimensionnées, et sous la pluie en plus. Et c’est un sacré mangeur d’aligot. C’était une bien chouette rencontre. 

Nous avons fait du canoé, j’y ai laissé mes lunettes de soleil (si vous raclez bien le fond du Tarn vers Sainte-Enimie, merci de me ramener mes Ray-ban), nous sommes allés à la crêperie, j’y ai laissé mon budget, et nous avons nous aussi replié les tentes sous la pluie et j’y ai laissé ma dignité. 

C’est vrai qu’ils sont plaisants, tous ces petits villa-a-a-ges, mais une semaine au camping c’est bien assez. Sur le chemin du retour, nous avons troqué Jo et Georges pour Serge. A chaque chanson, mon fils me demandait une analyse de texte. J’ai parfois été à court d’arguments. J’ai remis Georges ; de toute façon il s’était endormi. 

De retour à la maison, mes enfants m’ont remercié pour cette jolie semaine de vacances. M’enlevant ainsi les mots de la bouche. 

L’entre-deux-Gares – blog de papa lion

Considérant l’intérêt de ce séjour pour chacun de nous, l’attente qu’il a suscitée ces derniers mois et les réjouissances qu’il a eu le soin de nous réserver ces dix derniers étés, considérant également ses effets thérapeutiques sur le sommeil des plus petits et l’énergie vitale des plus grands, considérant cet enthousiasme propre à la première journée de grandes vacances, quand il n’est plus question de regarder l’heure mais de contempler seulement le jour, il convenait de ne pas se rater, entre les gares de Lyon et Montparnasse, à la croisée du Sud et de l’Ouest, plein Paris s’entend ; de ne pas se rater, ni le train. 

Hélas, parti comme c’était parti, soit plutôt mal au regard de l’heure à l’arrêt gare de Lyon, nous partions pour ne pas partir : nous allions rater notre correspondance. 

On (la société des chemins de fer) nous a vendu des billets qui devaient nous conduire en Bretagne à condition de traverser la France en une journée et Paris en cinquante minutes. Arrivés à la Gare de Lyon de Paris de malheur avec plusieurs minutes de retard – TGV tortillardant dans les derniers kilomètres, comme pour nous donner le plaisir de contempler faubourgs indifférents, entrepôts qui en ont vu d’autres, quais étirés, caténaires voutées, constellations de graffitis, immeubles des boulevards surplombant les voies, là, las, aux habitants convaincus qu’il y a sûrement pire ailleurs – il ne nous restait que trois quarts d’heure pour prendre le quart ; nous avons pris le métro. Mais trop de tourniquets, mais trop de touristes, mais trop de correspondances et trop de correspondants allemands, espagnols, italiens, cosmopolites, cosmopolitains, métropolitains, mais trop polis, ‘tain, poussez-vous les moches, poussez-vous les Boches, écartez-vous les touristes, ou les touristes vous écartèleront. 

Il me tenait à cœur de tenir à bout de bras mes deux enfants et trois bagages, lestez-moi donc porter tout ça, nous avons tiré la langue, ce n’était pas que d’impolitesse. J’ai peut-être tué des personnes âgées ou des enfants à coup de valise ou d’enfant. Peu m’importait : il fallait arriver à quarante-trois à Montparnasse, et y arriver si possible à trois. A la demie, d’une heure et de notre correspondance, nous n’étions qu’aux Champs-Elysées, point d’orgue de la grande boucle pour les champions des chemins de terre, mitan consternant de notre tour de France en chemin de fer. Conformément aux recommandations de mon père, pour avoir l’assurance de relier Lyon et Montparnasse en moins de cinquante minutes, la joie au cœur et le bagage léger, bref les doigts dans le nez (recommandation bien peu paternelle), nous nous sommes positionnés en tête de chacun des deux quais. Les enfants n’ont pas fait la tête dans le wagon de tête, ne boudant pas leur plaisir de jouer à piloter l’engin, contraints pourtant de jouer des coudes auprès d’autres enfants de quatre ou cinq ans leurs cadets qui, les voyant faire, se sont joints à eux derrière la vitre pour singer à qui mieux mieux le conducteur du métro, jeu de mime ubuesque puisque rendu possible à la seule faveur de l’automatisation des rames. Mais enfin ils ont bien eu de la chance de prendre du plaisir pendant cette inter-liaison car leur père, lui, fulminait. La transpiration me gagnait à mesure que me perdait la confiance : puisqu’il ne restait que d’infimes minutes, la ligne 13 n’allait pas nous porter chance. Je ne sais plus bien si je comptais les stations, les minutes, ou bien les deux. 

Je me rappelle bien un escadron de contrôleurs au sommet des escaliers de la station Montparnasse, je ne crois pas que nous nous soyons arrêtés, sans doute ont-ils décelé que la détresse sur mon visage n’était pas celle du galopin resquilleur mais du type franchement à la bourre. Il y a bien eu un vendeur à la sauvette proposant sa camelote, s’agitait-il d’un poster de Bob Marley, d’une tour Eiffel en pétrole ou d’un kilo de litchis, je ne sais plus bien, je me rappelle aussi un invalide qui bloquait le tourniquet et qui aurait été bien avisé de changer à Opéra ; on ne nous a pas tenu la porte, je n’ai pas dit merci, j’ai peut-être juré de rien, je crois que nous faisions peur à voir, ou plus vraisemblablement pitié. 

Qui connaît les escalators aux parois translucides et donnant sur le grand hall sous la verrière de la gare Montparnasse imaginera aisément le spectacle pathétique offert à tous par ce pauvre père hors de lui, ses deux enfants et plus encore de bagages sur le dos, forçant son passage en en détournant les gêneurs, ne prenant plus la peine de présenter les circonstancielles excuses aux nombreux riverains qui avaient tout à la fois la chance d’avoir tout leur temps et le malheur d’être sur son chemin. 

Je ne regardais plus ma montre. C’était le train ou rien. 

Nous avons sauté dans la première voiture de notre train. Il était treize heures quarante-trois. Nous l’avions eu. Nous avons remonté par leur couloir intérieur chacune des douze rames nous séparant des places que la sournoise opératrice nous avait attribuées au bout du bout de la dernière voiture. Je dégoulinais de sueur et de satisfaction. Nous nous sommes assis ou plutôt effondrés, le sourire aux oreilles, le fou rire imminent, éminent, épatant, émanant de cette folle course-poursuite après le temps, et j’ai ostensiblement ri en constatant qu’il arrivait au temps, de temps en temps, de perdre une bataille.

Et puis nous avons retrouvé le sourire.

une photo d’arthur…

Son unique cravate ne semblait pas avoir de trou.

Je connais mal la poésie alors j’ai décidé d’y initier ma fille, c’est un certain nombre de sujets comme ça, parfois ça nous tombe dessus, le développement durable, le deuil, les fleurs, il vient des questions comme ça auxquelles je réponds mal ou en touche, selon l’humeur, la méforme, l’actualité internationale, l’actualité familiale ou encore l’ennui, alors un jour d’ennui et de deuil, à défaut d’actualité, pour la forme et par pur plaisir de me faire plaisir et de le partager avec elle, j’ai choisi la poésie ; bon, j’ai choisi Rimbaud. 

Elle l’a dit avec son petit accent du Midi, il était seize heures : ré-im-baud, ou peut-être rainbow

Elle est parfois du Midi du Royaume-Uni. 

Elle a toujours un accent pour les noms de famille. 

Rimbaud, petit con prétentieux, surévalué et défoncé mais quelques jolis sonnets tout de même et puis il faut bien cultiver la culture alors j’ai foncé, va pour le môme avec les cheveux en vrac, il ressemble à son frère à elle, mais en plus mal élevé. Rimbaud. Même si, à coiffure égale, je préfère de loin Souchon. De près aussi. 

J’ai choisi Ma Bohème parce qu’elle aime bien Aznavour et qu’elle connaît déjà Souchon, alors là bien sûr c’est gênant parce qu’autant, dans une battle Aznavour vs. Bénabar, Aznavour l’emporte. (Qui perdrait ?) (Cali ?) (Géro ?) (Caligéro?) Mais dans une battle Aznavour vs. Rimbaud, j’aime autant le jeune qui est plus vieux. 

L’apanage du papa c’est encore, quand l’enfant a huit ans, de distinguer pour elle ce qui est bien de ce qui ne l’est pas. C’est une dictature, pour son bien. Pour Rimbaud, elle m’a cru. 

N’empêche qu’il ne faut pas confondre Ma Bohème et La Bohème , néanmoins elle les confond et je les ai confondues avant elle, alors j’ai rassemblé mes œuvres complètes et mes souvenirs de lycée ; je lui ai lu Ma Bohème. 

Nous nous en sommes allés les poings dans nos poches crevées.

C’était un bon soir de septembre, mais en mai. 

J’avais l’air d’un vieux, mais un rien beau. Je crois qu’elle me trouve beau. Comme on triche quand on est papa. 

Le premier quatrain est plutôt bien passé. Un petit rictus sur le « Oh ! Là ! Là ! que d’amours j’ai rêvées », alexandrin bricolé, un soir de biture sans doute, il en faut peu pour devenir icône, pourquoi pas « Oh là là là là là là là là là là là là » (en voilà treize à la douzaine). 

Mais Arthur filait-il droit ? 

Douze pieds ! Ce qui doit être bien encombrant pour marcher droit.

Je suis le féal de ma petite fille car, elle, ma Muse. Eh oui, nous sommes en 2019. 

Et puis l’alexandrin magique. Un bon Rimbaud et tu redonnes du baume, du rimbaume au cœur des petites filles, surtout en temps de deuil. Et qu’il se retourne dans sa tombe, il n’avait qu’à pas y tomber si jeune, morveux mort jeune, va. 

« Mon unique culotte avait un large trou. » 

Pas la mienne, la sienne ! 

Alors bien sûr, douze pieds. Dans une culotte. Et qu’il avait unique en plus ! Un garçon qui n’a qu’une culotte.

Le con. 

On a bien ri. Ce qui est beaucoup, beaucoup plus important que les sonnets de l’autre sonné, que le charme de Charles, que ce con vieux Bénabar.

Les tercets n’ont pas été gagnants, à l’inverse du mistral qui soufflait (2019 !!) 

Nous riions trop. Une culotte avec un large trou ! Et unique en plus ! 

Douze pieds près de nos cœurs, nous riions. 

Je lui lirai le Dormeur un soir d’insomnie, et de non-deuil. Pour lui redonner encore le sourire. 

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Les abeilles – blog de papa lion

On rentrait de je ne sais plus où, c’était le piano ou bien la danse en tout cas c’était mercredi dernier, on regardait nos pieds, on s’est dit tiens une abeille, on a levé le nez, on a vu un énorme essaim alors on s’est calfeutré comme des nigauds. Mon fils était intrigué, ma fille effrayée et moi je ne savais pas trop quoi faire, je sais bien que les abeilles sont en voie d’extinction, j’ai bien compris qu’on disparaitra juste après elles si elles venaient à disparaitre juste avant nous, je n’ai rien contre elles, elles sont jolies, elles butinent, elles reproduisent, elles fabriquent du miel, elle ne feraient pas de mal à une mouche, mais enfin des milliers d’abeilles, tout de même, il fallait bien prendre une décision avant que les petites bêtes ne mangent les grosses. 

Je vous fais un d’essaim ?

J’ai décidé d’appeler Denis dont j’ai trouvé les coordonnées sur l’excellent site du syndicat gardois des apiculteurs, indispensable essentiellement, il faut bien le reconnaître, en cas d’invasion barbare. 

Nous enfilions nos costumes d’happy apiculteurs (dédicace à un chanteur que je n’aimais pas beaucoup, ben non je n’aimais pas beaucoup Bashung, je ferais bien du Bashung bashing mais il y a plus urgent : régler son compte à Bénabar) moins d’une demi-heure plus tard. La rigolade, surtout pour appuyer sur le déclencheur de l’appareil photo avec les mains gantées. Nous sommes bien tombés en tombant sur Denis, ingénieur à la retraite et apiculteur à plein temps. Grand sourire, grande barbe, infinie passion, il a tout expliqué des reines qui font bzz bzz à mes enfants. De la confiture à des cochons ? Certainement pas, d’ailleurs je préfère le miel. Ca tombe bien : de la gelée royale à des agneaux ! Ma fille se tenait malgré tout à bonne distance des travailleuses. Elle pensait « on s’en fout on n’y va pas » (pan, benne à barre) et puis a fini par s’approcher de l’abricotier colonisé. En serrant les dents, les fesses, les doigts. Et moi je serrais dans ma main ses petits doigts (pas besoin d’expliquer). Elle n’était pas rassurée mais elle s’est approchée. 

L’essaim était aggloméré sous une branche de l’abricotier qui n’aura finalement jamais rien donné d’autre que des abeilles, environ trois mètres au-dessus du sol. Denis a déployé son échelle, je la lui ai tenue en gardant d’un coin de l’œil le foutu essaim ; quelle pagaille là-dedans, ça s’agitait dans tous les sens. On ment à propos des abeilles. On les affuble d’une intelligence rare et d’un sens peu commun de l’organisation. Les entomologistes mentent religieusement : je les trouvais plutôt excitées et bien bordéliques, des milliers de petites hyperactives avec trouble patent de l’attention, quand on pense que l’avenir de l’humanité repose sur leurs épaules. 

La peste ? non, quelques milliers d’abeilles.

Et tout ça dans mon jardin. 

En plus elles n’ont même pas d’épaules. 

Elles voletaient dans tous les sens. Ce n’est pas voler ça. Denis les a enfumées, je trouvais que ce n’était pas volé. Comme j’avais la tête qui tournait moi-aussi j’ai proposé un verre d’hydromel à mon apiculteur qui m’a répondu jamais pendant le service, ce qui constituait un sacré revers. Le cou bien droit, il a brandi son épuisette sans cesser de bavarder et a fait nonchalamment tomber l’essaim dans la ruche posée à dessein sous l’arbre. Ca a fait un bruit sourd et les insectes les plus intelligents de la création sont docilement mais néanmoins bordèliquement entrés dans la ruche. Coucouche panier.

J’aurais aimé placer la photo dans le bon sens mais je ne sais pas faire. Pardon Denis. Désolé.

Pathétique épilogue. Et pis quoi ? Et pis Denis est reparti mais il m’a recontacté quelques jours plus tard, nos abeilles avaient bien grandi et s’étaient mises au charbon. Sur la vidéo, je ne les ai pas particulièrement reconnues, enfin si, un air de famille peut-être, cette énergie consacrée au travail, ce dévouement pour le chef, cette sacralisation du collectif. J’ai remercié Denis et je me félicite d’avoir participé à la survie de l’espèce par le truchement de son épuisette à petites bêtes.